Lettre à ma colère

Lettre ouverte à mon chagrin
Lettre à l'Être...

2         illustration du livret La Sainte Trinité des « Moi »                                         en vente sur Amazon kindle

Lettre à ma colère

 

Ô toi, ma colère, je t’implore. Je me prosterne devant toi, ma déesse redoutable.

Tu me donnes la puissance du conquérant. Tu m’enivres. Tu me fais croire à ma toute puissance, à mon impossible faiblesse. Tu me l’affirmes, tu me l’inscris au fer rouge dans mon esprit : J’AI RAISON! Alors, j’exécute. Je punis. Je bannis. Je juge et je condamne. Je blesse car je suis dans mon bon droit. J’ai la foi de l’élu! Que celui qui m’a trahi, m’a blessé, subisse mon châtiment.

Puis soudain, comme une farce que tu me fais, tu te retires. Et devant moi s’étale le champ dévasté de la bataille. Il est éclaboussé du sang et des cadavres de ceux que j’aime et qui m’aiment ou même juste de ceux qui me tendaient la main. Et toi, droite comme la justice, implacable, tu t’en vas sans même un regard et je ne peux que pleurer. Tu m’abandonnes à mes pauvres révoltes et mes innombrables regrets. Ton travail fini, tu laisses la place à ma peur à laquelle tu t’es sournoisement associée. Je suis terrifiée, terrassée et je n’ai qu’un réflexe celui de te rappeler sans cesse pour ne pas être ensevelie sous le poids de mes péchés.

Tu reviens alors, plus forte encore, plus acharnée. Et je t’aime, je t’adore, te donnant tous pouvoirs sur ma conscience car c’est toi qui me relève. Grâce à toi, je me tiens debout. Par l’attaque, tu me défends.

Pourtant, si je continue ce système un jour, c’est moi que je tuerai, la solitude venant me manger. J’aurai tellement écorché, blessé que personne n’aura plus jamais l’envie de me pardonner. A cause de toi, subrepticement, sans me l’avouer, je me hais.

Tu m’aveugle, tu me trompes. Tu es toujours prête à me faire frapper, le fort comme le faible, sans égards, sans concession, sans compassion. Tu me tiens la main, fidèle comme une ombre et pourtant je voudrais bien tenir debout sans toi.

D’où viens-tu avec tant de force qu’il m’est impossible de te dominer? A quand remonte notre premier accord? Quelles circonstances m’ont fait signer cette terrible alliance?

Il me semble que je devrais le savoir. Qu’il est vital que je retrouve l’origine de notre association infernale. Pourtant chaque fois que dégoûtée de mes exploits guerriers, je sais qu’il me faut savoir, aller voir, je renonce. La peur me fixe de son regard noir et m’empêche tout mouvement. Perdue, pleine de désespoir, je suis hébétée, prostrée et blessée au plus profond de moi. Je vois comme une fatalité ma peur m’engloutir comme un tsunami. Je le sais, j’en suis persuadée, tous vont m’abandonner. Alors, ne supportant pas cette issue fatidique, je t’appelle à nouveau, toi ma colère, pour me remonter, pour me remettre debout, me défendre contre cette peur qui me menace. Et comme un ballet démoniaque, je recommence chaque fois les pas de deux qui me mènent à chacun de tes départs un peu plus bas dans le désespoir. L’orgueil que tu m’insuffles à ce moment là, ô ma colère, m’interdis toute retraite. Je suis à nouveau sur le chemin de la guerre. Incapable de demander pardon, de m’excuser auprès de ceux que je viens de massacrer et qui pourtant me demandaient grâce un instant plus tôt.

Une fois de plus, je les aime et je les hais. Une fois de plus par le rouge, aveuglée, je leur fait porter le poids de toutes mes responsabilités. Une fois de plus le cycle de la colère et de la désespérance recommence. Je bats, je massacre puis je m’arrête et fais face au désastre. Je pleure sur moi-même et sur cette malédiction qui me poursuit sans fin. Je demande alors l’aide de ceux que la lance impitoyable de mes mots a brisé, fracassant leur cœur, les humiliant, les diminuant. Pourtant, sans le savoir, c’est moi que je battais. C’est moi que j’humiliais. Et le cœur brisé par mes paroles à d’autres crachées, je demande leur aide, leur compréhension. Bien sûr, la main que je réclame me demande pénitence ou tout du moins un peu d’humilité face aux blessures que je viens d’infliger. Mais ne voyant que mon propre malheur, mes tripes arrachées, je me crois à nouveau agressée. La colère me reprend et met dans mes mains les armes de ma nouvelle croisade.

Ici, toute seule dans le noir de ma honte, je me demande terrifiée : jusqu’à quand ceux qui me subissent vont-ils accepter? … Mon Dieu! Ne voient-ils pas que je ne peux m’arrêter?

Mais oui, c’est cela! Voilà la seule chose que je demande en réalité : stoppez-moi! Abattez-moi, s’il le faut! Faites-moi descendre de mon cheval d’orgueil blessé sur lequel je chevauche tel le templier enragé. Montrez-moi que cette guerre n’est pas sainte! Détournez-vous de moi! Ne me laissez plus vous faire de mal! Abandonnez-moi pour que je sois obligée d’affronter cette peur panique qui me mange les tripes. La peur de me retrouver seule, sans amour, celle-là même que je combats à travers vous tous les jours, nourrissant de la sorte votre haine de moi, votre envie justement de me laisser sans amour!

Voilà, c’est ça! Laissez-moi!

Me voilà terreur! Maudite sois-tu, sale peur! Regarde, je viens à toi toute nue sans armes! Aller approche, qu’on en finisse! Viens que je te donne ta branlée! Viens subir ta déroute! Je suis une guerrière, je peux te mettre à terre!

Pourquoi te gonfles-tu à chaque fois que je te menace? Arrête! Tu me fais peur! … Oh, mon Dieu, ce que j’ai peur! Oh ma mère, ce que j’ai mal! C’est infernal! C’est ça que cela fait quand on accepte de se voir sans fard, de se présenter sans armes, sans même un bouclier?! Je te scrute et je me vois si faible, si petite, si délabrée dans ton miroir!… J’ai deux ans, cinq et sept. Je suis un nourrisson qu’on a laissé sans défenses face à la jalousie d’un autre plus âgé. Un autre qui ne veut pas de moi, qui me pousse, qui m’ordonne de ne pas être! Où êtes-vous ma mère, mon père? Papa? Maman?! J’ai peur. Je vois ma peur et je suis terrifiée! Je suis coincée! Il faut que j’appelle ma col… NON! C’est terminé! Je dois pouvoir t’affronter. Je n’ai plus deux ans, je ne suis plus ce bébé!

Quelle idiote! Avoir peur de ma peur! Et si on se parlait?… Et si tu me racontais?… Aller viens là, plus près de moi. …

Tiens, c’est marrant. Plus je t’accueille, plus tu t’approches, plus tu te fais petite. Aurais-tu peur de ma curiosité? N’aies crainte, je veux simplement te regarder. Comprendre pourquoi je t’ai gardé si longtemps en mon sein, pourquoi je t’ai laissé bitumer si fort toutes les strates de mon cœur et puis te laisser guider toutes mes pensées. Pourquoi je t’ai laissé le pouvoir de m’imposer la colère pour te combattre alors qu’en fait elle te protégeait…

… Hum?!      …

Mais oui!!! Bien sûr! Evidemment! C’est si simple…

Maintenant je sais. Il me suffit simplement de te laisser aller. Va, ma peur-colère, je ne te retiens plus. J’ai compris ce que tu avais à me dire. Je n’ai plus besoin de toi, merci. Maintenant, je vais guérir, me faire pardonner et aimer.

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Mary Blue Melville

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