Ghost Munster: chapitre un (Suite 1)

Ghost Munster. Chapitre 1, suite 2

Ghost Munster : chapitre un (suite 1)

Des semelles de plomb.

vieille grolle avec un munster et des mouche, illustration du roman Ghost Munster de Mary Blue Melville

            Et voilà.

            Comme une voile lâchée par sa drisse, la conclusion tristement s’impose : l’aventure s’arrête là. Car demain dans les gros titres du Sun, on lira :

            « Ce lundi 01 mai 2015, Billy Brand, un garçon de 15 ans, brillant et séduisant, à l’avenir prometteur, se suicide en sautant dans la Tamise. Une tragédie incompréhensible ! Un drame de cette jeunesse brisée et perdue qui peuple nos villes. Retrouvez tous les détails en page 6 »

            S’en suivra un article émouvant sur les affres qu’avait connu ce Billy Brand, ce jeune homme si sympathique, si étonnant, si intelligent, que s’en était un gâchis, une catastrophe, une perte incommensurable, etcetera, etcetera, etcetera… Et assurément l’article bouleversant, poignant, dramatique même, déplacerait à son enterrement les foules éplorées, les femmes en larmes et les enfants inconsolables. C’était certain.

            Tu parles ! Certain, mon œil, oui ! Ce serait beau mais faut pas rêver ! soupire Billy. Même la rubrique des chiens écrasés serait encore inespérée !

            À vrai dire, le soulagement qu’éprouvera son entourage à l’annonce de sa disparition ne fait aucun doute. D’ailleurs, Billy lui-même le comprend. Ce qu’il vit est infernal. Le monde est épuisé. Le destin est à bout. Lui-même est vidé, éreinté, exténué. Quinze ans qu’il subit le mépris, la désocialisation et surtout le dégoût ! Et tout ça à cause de quoi ? C’est à peine s’il ose y penser ! … Ça parait presque idiot !

            Et vous vous demandez certainement ce qui peut bien pousser un garçon si brillant, si séduisant, si aimé des femmes et des enfants et si plein d’avenir à une telle extrémité !? Bien sûr, c’est tout à fait compréhensible. Après tout, tout le monde souffre mais pour autant l’idée de se tuer ne nous vient pas forcément à l’esprit ! Il faut être sacrément poussé dans ses retranchements, franchement abruti par la peur et le chagrin pour prendre une telle décision ! N’est-ce pas ?! La vie est si belle ! Comment peut-on avoir envie de la quitter ?

            En tout cas, c’est une excellente question que le pauvre Billy a retourné dans tous les sens. Il se l’était beaucoup posée et avait maintes fois eu l’occasion de peser le pour et le contre. Et à chaque fois jusqu’ici, courageusement, il avait répondu par la négative poursuivant sa vie de douleur avec abnégation, poussant péniblement son petit caillou sur son chemin de misère, espérant qu’un jour la vie deviendrait aussi belle pour lui que chacun le prétendait. Mais, de façon tout à fait dérangeante et pernicieuse car il avait l’impression qu’on l’y poussait bien malgré lui, Billy s’était vu finalement contraint à mettre fin définitivement à cette vie douloureuse. A cette vie de malheur qu’un accroc dans le tissu organique avait complètement pourrie.

            La faute à petit un dérèglement d’une pauvre petite cellule quelque part qui déconnait, quel dommage quand même ! lui susurrait ironiquement une vilaine petite voix au fond de son crâne. Billy subissait une malchance incroyable, une poisse innommable qui avait fait de sa vie une ruine avant même d’avoir été château. Oh vraiment, ça partait de pas grand-chose ! Un petit rien du tout ! Une broutille ! Ça ne se voyait même pas !

            Comme disait sa mère qui supportait mal le poids de sa propre culpabilité et approchait Billy le moins possible : « N’en fais pas un fromage, non plus ! Tu n’es pas handicapé ou indigent ! Tu as seulement les pieds qui puent ! »

            … N’en fais pas un fromage… C’était délicat ça déjà ! Et seulement les pieds qui puent ! Quand on voyait son teint verdâtre quand elle ouvrait la porte de sa chambre, sans pouvoir même y pénétrer, pour lui déposer vite fait son plateau repas et repartir en courant la main sur le nez, ça prouvait bien qu’elle avait plus de mauvaise foi que d’amour filial !

            En même temps, il fallait être honnête, Billy se demandait si on pouvait vraiment aimer quelqu’un qu’on ne pouvait pas sentir. Un bébé, on s’y attache parce qu’il sent le lait et le savon à la crème d’amande, pas le fromage en décomposition ! Faut bien le reconnaitre.

            Parce que, attention, ses pieds puaient, mais pas simplement d’une odeur forte que les crèmes pharmaceutiques vous proposent de soigner, non, non ! Billy a les pieds qui puent à un point que c’est à peine supportable même pour lui !

            Pour vous dire le désastre, il ne peut pas rester enfermé dans sa chambre une heure sans être déconcentré par sa propre odeur ! Et ce même s’il est en train de jouer à son jeu vidéo préféré. Bien sûr, régulièrement, pris dans le feu de l’action, il s’obstine. Il joue, peut-être une heure de plus et alors immanquablement s’il ne sort pas, il s’évanouit.

            Et tout le reste est à l’avenant. Ses chaussettes, par exemple, se ratatinent quand il les enfile ! Ses chaussures couinent de désespoir tout le temps qu’il les a aux pieds. Les chiens gémissent quand leurs maîtres les obligent à passer dans sa rue ! Pas un chat qui traîne dans son quartier, ils ne peuvent plus chasser. Ils ont la truffe qui se flétrie et l’instinct du prédateur qui faiblit. Du coup, on pourrait croire que c’est une chance pour les souris, mais pas du tout ! Loin de profiter de cette aubaine, les pauvres meurent invariablement d’épuisement sans jamais avoir trouvé ce nectar fromager qui les envoûte !

            Même les rats évitent de passer à proximité ! Car la société ratière pour violente et implacable qu’elle soit, n’en est pas moins cohérente. Et cette odeur cruellement attirante les rendant fous, obsessionnels et autodestructeurs, d’un commun accord, ils s’en éloignent le plus possible afin de ne pas mettre en danger l’avenir de la communauté. Tout le contraire des hommes qui seraient prêts à n’importe quelle horreur pour satisfaire leurs viles obsessions, leurs plus bas instincts. Ce qui démontre bien que la sagesse est ratière. Cependant, l’humanité aveugle aux vertus des autres espèces, s’en attribue bien inconsidérément la paternité ! Et les hommes irresponsables éliminent impunément dans des dératisations enragées, ces rongeurs si éclairés qui se font par ailleurs étonnamment piégés ! Une honte quand on pense à la tentation infernale que les rats arrivent héroïquement à éviter en s’éloignant volontairement de l’odeur monstrueusement hypnotisante des pieds de Billy !

            Parce qu’il est marquant cet effluve de pied ! Il est si épouvantable, que, comme dans un ballet bien rodé, toujours le même, comme un gag éternellement renouvelé, dix mètres avant que Billy arrive, les gens brusquement s’immobilisent. Et, dans un réflexe de recul, ils rentrent le menton, les yeux exorbités, l’incrédulité et l’effroi peints sur leur visage, choqués d’être soudain agressés par une odeur aussi abominable. Dans la seconde qui suit, les sourcils froncés, inquiets et désappointés, n’osant pas y croire mais vérifiant quand même, ils plongent subrepticement et, tout en feignant de chercher un objet imaginaire hypothétiquement tombé de leur poche, se reniflent les pieds. Puis, rassurés par l’odeur de leurs extrémités, regardent ostensiblement autour d’eux d’un air outragé ou alors, s’ils en ont un, soupçonnent leur chien qui gémit tout à coup. Et enfin, une fois Billy passé et l’odeur révoltante disparue, ils se promettent de réclamer une enquête sur les douteuses et répugnantes activités clandestines que certains habitants du quartier, cela ne fait aucun doute, osent pratiquer. Puis, par mesure de sécurité psychiatrique, ils se dépêchent de l’oublier.

            Car l’odeur des pieds de Billy, même étouffée de multiples chaussettes et enfermée dans de vieux godillots aux bouts renforcés de métal, est carrément inacceptable au point qu’une fois sentie, votre cerveau n’a qu’une hâte, c’est de l’oublier.

            Vous pensez peut-être que c’est exagéré, que le trait est forcé, grossi ?! Que l’autrice insiste lourdement ?!… Pauvre de vous ! Vous pouvez ne pas le croire, si vous le voulez mais même l’eau frémit lorsque que Billy s’en approche ! Et même, sous un certain angle, en fermant un œil, vous verrez que l’air miroite légèrement autour de ses pieds !

            … Hum… Oui. Bon, ça c’est peut-être un peu charger la mule mais c’est pour dire que ça pue vraiment fort !

            Le pire pour Billy, c’est qu’il est intelligent, drôle, enfin si quelqu’un peut s’approcher assez longtemps pour apprécier son humour absurde, ses jeux de mots subtils. Sans parler du fait qu’il est plutôt mignon avec ses yeux verts ourlés de longs cils, ses lèvres pleines, son nez fin, ses cheveux brun ébouriffés, ses mains délicates et sa silhouette élancée. Il les voit bien les filles, lorsqu’elles sont au loin, se retourner sur son passage. Parce qu’il ne dégage pas qu’une fragrance méphitique, mais aussi un charme dévastateur. C’est un canon à double détente, le Billy. Il dégomme de loin et achève ses victimes de près. Mais Billy a appris à courir vite, ça lui évite de tuer, en masse, les rêves qu’il provoque.

            Hé oui, il est tendre et un chouïa romantique le pauvre Billy. Et il préfère échapper aux regards, plutôt que de subir les insultes impitoyables, crachées par des adolescentes dépitées et vexées comme des poux, d’avoir frémi de désir pour un morceau de viande avarié. Car c’est cruel une jeune fille spoliée de son fantasme. C’est féroce. Et il faut bien le dire, sans ses pieds nauséabonds, il aurait tellement de demande en mariage qu’il serait désespéré de ne pas pouvoir toutes les honorer ! Ce qui le pousserait tout aussi sûrement au suicide. Non, franchement, les pieds qui puent, c’est presque le paradis !… Et puis au moins, il est seul. Il peut réfléchir tranquillement. Choisir posément le meilleur endroit pour se foutre en l’air, la meilleure façon de s’éclater le ciboulot, le moment le plus adéquate pour rejoindre mémé dans le cabinet des oubliés, tout ça… Non vraiment, échapper aux cris d’extases de jeunes écervelées qui se jettent à vos pieds, c’est indéniablement un avantage !

            Vraiment !

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