Ghost Munster. Chapitre douze (part 2)

Ghost Munster. Chapitre douze (part 2)

Ghost Munster. Chapitre douze (part 2)

Ghost Munster.

Chapitre douze (part 2)

illustration du chapitre douze de Ghost Munster. Par Mary Blue Melville

M’enfin, pense-t-elle ahurie, qu’est-ce qui se passe ici !

Le sentiment que tout lui échappe la submerge de nouveau et l’angoisse reprend ses droits sur ses pensées. Abattue, Clémence jette un œil inquiet et interrogateur à Robert qui lui adresse un petit hochement de tête hésitant, signifiant, elle l’espère que tout est en ordre. Du moins, pour le moment en conclue Clémence.

Hé bien, soupire une Clémence tourmentée, il est grand temps de passer aux choses sérieuses et de donner à tous ces apprentis-ghosts les leçons de premières nécessités si on ne veut pas qu’il arrive d’autres catastrophes.

            Clémence fait signe à Jeanne, Billy et Shark de se mettre devant elle pendant que Robert se met discrètement à côté d’eux pour continuer à les surveiller et scrute les alentours à la recherche de Charlie. Clémence fronce les sourcils en se demandant ce que cherche ainsi Robert et entame son cours principal, celui de la manipulation de la matière sombre.

            – Ce que nous allons commencer à apprendre aujourd’hui est la maîtrise de la matière meuble ou sombre. Autant vous dire que c’est votre leçon la plus importante de toute votre carrière d’apprenti. Alors ouvrez vos esprits au maximum, s’il vous plait, car la maîtrise de cette leçon est fondamentale, et Clémence pour appuyer ses affirmations essentielles regarde chacun au fond de l’esprit.

            Les apprentis-ghosts sentent par tous les sens de leurs particules que le moment est capital. Ils ouvrent tous des yeux hagards et des bouches avides, pressés d’acquérir enfin des pouvoirs qu’ils ont jusqu’ici seulement imaginer.

            – Cette matière, reprend Clémence sentencieusement, que certains vivants, en général scientifiques de profession, appellent matière noire ou non matière. Elle est composée de milliards de milliards de milliards de milliards de tritions qui, si vous avez quelques souvenirs de vos cours de physique nucléaire, seraient des sortes de super fermions bien que leur structure soit assez différentes. Il faut vous représenter une masse nucléaire non lisse qui soit plus au moins sphérique mais tridimensionnelle. Tridimensionnelle dans ce sens où elle se compose de trois sommets un peu allongés, comme des petits flagelles, si vous voulez, munis chacun d’un crochet souple à son extrémité. Crochet qui est en fait un petit chapelet de boson, nos petits médiateurs de forces entre les masses atomiques au comportement ici un peu particulier notamment dans la force d’interaction forte. Il faut que vous compreniez bien, chers apprentis de la matière sombre ou meuble, que les bosons spécifiques à chaque force ne travaillent plus comme dans la matière vivante que vous connaissiez jusqu’ici en unités d’un fermion à l’autre mais en collision en chapelet de deux à six bosons d’un trition à l’autre. Représentez-vous la petite expérience amusante du pendule de Newton. Vous avez cinq boules de métal alignées les unes à côté des autres et suspendues par des fils de fer à une barre. Lorsque vous lanciez la première boule de la file elle s’arrêtait au contact de la deuxième qui ne semblait pas bouger mais qui transmettait la force du mouvement jusqu’à la dernière qui s’envolait de l’autre côté et revenait avec une force moindre mais redonnait le mouvement jusqu’à la dernière boule et ainsi de suite. C’est à peu de chose près ce qu’il se passe avec nos chapelets de bosons que nous appellerons bosarandoles, une contraction de boson et de farandole si vous le voulez bien. Ils ont la particularité de pouvoir se lier à d’autres bosarandoles d’autres tritions et de changer de masse atomique dans la limite de deux à six sur une même file. Ni moins, ni plus ! C’est très important de vous le rappeler car la réaction atomique est toujours possible même dans notre matière hyper meuble. Bref tout ceci rend toute ces petites particules très « sociables » et surtout très volage et change l’aspect et les réactions des quatre forces élémentaires de la matière vivante et lumineuse qui sont, je vous le rappelle, les forces d’interaction forte, d’interactions faible, électromagnétique et de gravité. Et parce que tous ces super fermions ou tritions n’ont qu’une envie, se lier les uns aux autres dans un ordre sans cesse changeant, sans jamais se fixer, dans le plus parfait désordre, cela nous donne une espèce de mélasse hyper massive, absolument non coordonnée et donc sans aucune forme ou luminosité. C’est une forme de pluie incessante de particules qui ne tombe pas mais qui s’éparpille en couches les unes sur les autres. Pour les vivants elle apparaît noire ou transparente mais pour nous qui en faisons partie, elle est plus comment dire, « parlante ». Bien sûr, vous avez l’habitude de « comprendre » l’air ambiant comme une dimension transparente, votre esprit refait ainsi le transfert de votre ancien savoir et la mélasse vous reste donc invisible. Mais si vous vous concentrez un peu vous verrez toutes les particules plus ou moins concentrées selon que votre volonté les guide ou non. Evidemment, « voir » tout le temps la mélasse n’est pas spécialement confortable et tend à nous faire confondre les différentes formes. Ça s’éloigne un peu trop de ce que l’on a l’habitude de maîtriser. Donc, je vous conseille de vous concentrer sur une petite partie de cette hyper mélasse si vous voulez la voir. Pensez à un espace délimité en forme de planche, ce sera déjà suffisamment difficile à maintenir. Il existe plusieurs dimensions ou plans dans cette hyper mélasse comme je vous le disais lors de notre cours sur le temps. Nous pouvons en maîtriser une certaine partie, celle de notre dimension. Nous jouons sur les dimensions des espaces plans. Nous en avons trois privilégiées sur les douze existantes qui sont l’unitaire, celle des particules élémentaires, la quinquaire, la dimension appelée quatrième dimension par les inventeurs de la science fiction humaine et la sextaire, trois dimensions dans lesquels nous pouvons nous déplacer. Ainsi que quelques interventions dans les troisième et quatrième dimensions terrestres. Car nous évoluons dans une des dimensions supérieures ou transversales, selon le point de vue, dans cette hyper mélasse qui occupe quand même un quart de l’univers. Alors que la matière lumineuse et carnée dite « vivante » n’a pour terrain de jeu qu’à peine cinq pour cent de la matière de l’Univers. Nous avons donc à notre disposition une matière hyper massive, hyper malléable et pour ainsi dire infinie. Très, très, très malléable est sa particularité ce qui constitue la première grande difficulté de cette maîtrise de l’hyper matérialité qui vous attend, résume Clémence dans un geste théâtral qui pointe du doigt le petit groupe d’apprentis ghosts.

            Là, évidemment, on se dit que Clémence parle forcément dans le vide depuis au moins dix bonne minutes. Elle a devant elle un public de jeunes plus ou moins avancés dans les études et plutôt moins que plus surtout dans celles dites de la physique nucléaire. La logique, même quantique, ne peut ignorer que ça va leur passer à des millions de kilomètres au dessus la tête. D’ailleurs, les bouches ouvertes et les mentons tombés témoignent d’un certain ébahissement, et même d’un ébahissement certain.

            Pourtant cet air idiot qui s’est plaqué sur les visages adolescents et boutonneux des apprentis n’est pas la preuve de leur débarquement sur le bord de la route du savoir spirituel et atomique mais, tout au contraire, le témoignage de leur étonnement face à la facilité avec laquelle ils absorbent toute cette explication savante.

            Incroyable ! Trop de la balle ! D’enfer ! Nom de Lao tseu ! sont quelques exclamations parmi bien d’autres qui explosent dans les esprits en hyper apprentissage.

            – Donc, poursuit Clémence avec ce ton doctoral qu’elle affectionne et absolument sans inquiétude sur les capacités cognitives de ses élèves, une fois que vous avez bien à l’esprit la représentation de ces tritions et de ces bosarandoles, votre travail consistera à organiser ces particules pleines de bonne volonté en choses cohérentes qui pourront vous donner soit de l’énergie pour déplacer des objets, soit un champs de force pour vous protéger, soit un tunnel de déplacement d’aura, soit une apparence différente pour cette dernière. Et pour commencer cette première leçon, vous allez d’abord me montrer par un miroitement léger, je dis bien léger, que vous savez repérer et assembler ces particules. Il vous suffit de vous concentrer sur quelques unes et de penser à les maintenir dans un ordre cohérent, le plus simplement possible sera le mieux. Par exemple deux par deux en ligne d’une douzaine, ce serait déjà très bien. Et maintenant jeunes ghosts, à vos particules !

            Le coup de feu est donné, les hostilités démarrent tout de suite dans un joyeux bruit d’exclamation et d’excitation. Et la concurrence inévitable quand il s’agit d’adolescents devant un défi fait tout de suite rage parmi les jeunes esprits.

Ghost Munster. Chapitre douze (part 1)

Ghost Munster. Chapitre douze (part 1)

Ghost Munster. Chapitre douze (part 1)

Ghost Munster.

Chapitre douze (part 1)

Cours subatomique pour ghosts quantiques

illustration du chapitre douze de Ghost Munster. Par Mary Blue Melville

            Dans le grenier des MacDonell, Clémence est rongée par l’inquiétude et des doutes affreux. Elle est loin de ressentir la belle assurance que Robert lui prête. Son esprit est en ébullition et elle essaie désespérément de comprendre ce qui s’est passé. Elle a bien senti comme un appel au lointain tout à l’heure mais le temps de se retourner, elle a vu Robert et les trois apprentis Munster, Brie et Shark, disparaître dans un vague halo rose et blanc. Comme si une énorme layette spectrale les empaquetait et les emmenait faire un tour.

            Stupéfaite et démunie. Voilà comment elle s’était sentie. Surtout après l’épisode hurlant de Pierrette et la bataille d’égo avec Prospère, elle n’en menait pas large et elle devait utiliser toute sa détermination pour ne pas devenir aussi brouillée qu’une omelette. Les apprentis ghosts restés avec elle la regardaient plein d’anxiété. Supposant certainement qu’elle allait savoir quoi faire et quoi leur dire. Elle était pourtant bien incapable de l’un comme de l’autre. Et elle déambulait devant eux de plus en plus vite au rythme de plus en plus effréné de ses questionnements.

            Par tous les trous noirs de l’univers ! Ce que j’aimerai avoir des ongles à ronger ! s’angoisse Clémence. Mais où avaient-ils bien pu passés ?! Quelle était cette chose qui les avait embarqués ? Et comment l’âme de cette pauvre femme avait bien pu disparaître ?! se rappelle soudain Clémence avec effarement. Et pourquoi Turlututu s’était-il caché au milieu de cet imbroglio ? Ce n’était pourtant pas son genre de rester dans des endroits aussi fréquentés, surtout par des vivants et des apprentis ! C’est un gardien, pas une nounou !

            Depuis qu’elle avait eu cette fameuse idée qui avait germée dans son esprit et qui n’avait fait que la tarauder pendant des siècles, elle avait constaté des anomalies de plus en plus nombreuses dans le fonctionnement de la Maison Mère. Elle avait eu des doutes de plus en plus forts au fur et mesure qu’elle découvrait de nouveaux accrocs dans la matière meuble qui les accueillait, la matière noire comme l’appelait depuis peu les savants vivants. Elle se demandait même avec effarement et en même temps avec un peu de soulagement si tout ça n’était pas dû à son esprit tout à coup dévoyé. Elle ne pouvait jurer que sa nouvelle façon d’appréhender les fondations de la destinée était responsable de toutes ces aberrations mais elle ne pouvait pas plus affirmer qu’elle ne l’était pas. Et cela aussi la rendait très, très nerveuse car tout ce que Clémence ne pouvait pas contrôler était pour elle comme une preuve de ce qu’elle se doutait depuis l’apparition de l’humanité, une force nouvelle opérait en souterrain. Le problème était que Clémence ne savait pas déterminer de quel côté penchait cette force. C’est d’ailleurs ce qui l’avait conduite à chercher une autre issue à son sacerdoce d’âme bleue. D’où cette entreprise extravagante qu’elle avait imaginé et dans laquelle elle avait entraîné Robert et quelques autres âmes bleues en mal de liberté.

            Seulement, les choses et les esprits lui échappaient de plus en plus. Et c’était insupportable !

            Elle commençait même à se demander si les petits mensonges qu’ils avaient donnés sur les langues que Robert et elle parlaient par exemple n’allaient pas se retourner contre eux. Il était pourtant indispensable que Billy et Jeanne, comme elle les appelait encore à part elle, s’imaginent que Robert et elle-même avaient été des humains comme eux. Il leur fallait croire à un lien de parenté car si Robert, elle et les autres âmes bleues n’étaient pas considérés comme d’anciens humains, elle n’était pas certaine qu’ils prendraient leurs défenses, qu’ils les aideraient. Les humains étaient si compliqués, si complexes et si fascinants. Elle avait tant hâte de goûter enfin à cette incarnation qui leur était interdite.

            – Excusez-moi, maître Clémence, fait prudemment Macht en interrompant Clémence dans ses profondes réflexions et prenant du même coup la parole pour le petit groupe qui entre-regarde avec une anxiété grandissante. Mais… pardon de vous déranger,… cependant… est-ce qu’on ne pourrait pas commencer une première leçon ? finit-elle par lâcher d’un coup. Puis voyant que la foudre ne lui tombait pas dessus, elle s’enhardit un peu plus… Parce que sans vouloir vous offenser, on se demande un peu si c’est une école ou un cirque ici !

            – Mais enfin, Macht ! la rabroue Passie effarée par l’audace de sa sœur. Hum, hum… fait la jeune flamande au teint sombre, l’anxiété suant derrière ses lunettes en forme de grand papillon carré. Mais, continue-t-elle cependant courageusement, c’est vrai que si on pouvait avoir l’impression un tant soit peu d’être en apprentissage, ça nous paraîtrait moins long et, comment dire… ce ne serait pas dommage ! conclue-t-elle finalement avec autant d’impertinence que sa sœur précédemment.

            – Et c’est moi qui exagère ! Pfffuu, siffle Macht en levant les yeux au ciel.

            – Pardon ?! s’offusque Clémence dont la présence des apprentis lui revient brutalement à la conscience. Evidemment, apprentie ghost ! Mais il est normal d’attendre que tout le monde soit présent, il me semble, non ? jette Clémence avec hauteur. Il n’est pas question de donner un quelconque cours de quoi que se soit s’il manque une partie de la classe. Ce serait parfaitement irresponsable ! insiste Clémence pleine d’agressivité nourrie par cette angoisse qui la taraude.

Les apprentis, choqués par la colère de leur professeur, restent pantois. L’effarement que lit Clémence sur les visages lui donne des remords et elle se demande si elle ne peut effectivement pas proposer une diversion en attendant que Robert revienne avec les autres apprentis.

– Mais puisque vous insistez, ajoute-t-elle avec agacement pour cacher son embarras, nous allons effectivement commencer un premier atelier d’activité. Activité numéro un : déplacement.

            – Déplacement ?! s’exclame, effaré, le plus grand des trois apprentis japonais. Mais nous le savons déjà comment nous déplacer, non ?! crache Tantoo avec dédain.

            – Vraiment ?! ironise Clémence. Et bien, nous vous regardons Tantoo. Déplacez-vous d’ici au bout du grenier là-bas.

            Clémence montre le fond du grenier qui doit bien faire une cinquantaine de mètre. Un pli d’amertume se forme au coin de la bouche du japonais à l’énoncé de cette tâche si indigne de sa personne. Les sourcils levés, Tantoo consulte ses deux comparses d’un air de profond scepticisme quant à la valeur de ce professeur. Puis, comme si l’honneur de l’Empire japonais en dépendait, il se drape de sa dignité comme d’une toge, et s’avance lentement mais grandement.

            Cela lui prend un peu de temps mais Clémence le laisse faire jusqu’au bout, un petit sourire énigmatique peint sur son visage. Quand Tantoo, arrivée au bout de son laborieux parcours, se retourne et relève le menton d’un air de défi, Clémence laisse son sourire s’épanouir.

            – Une très belle prestation, Tantoo… pour un vivant ! Une classe indéniable mais aucune maîtrise de la matière meuble ! lui lance-t-elle gaiement.

            Et dans une démonstration parfaite, Clémence fait d’abord vibrer l’air autour d’elle puis ouvre un tunnel de distorsion jusqu’à Tantoo et se laisse happer en laissant derrière elle une longue ligne bleue pour réapparaître auprès de l’apprenti. Ce qui en gros lui prend trois secondes et demie.

            – Ça, c’est une démonstration de déplacement, mon cher Tantoo, lui fait joyeusement Clémence avec un clin d’œil. Et devant l’air ahuri de ce jeune ghost si hautain quelques instants plus tôt, Clémence éclate d’un grand rire franc lâchant d’un coup un bonne part du stress accumulé. Ce qui ne lui était plus arrivé depuis longtemps et qui dans les circonstances actuelles lui remonte agréablement les batteries énergétiques.

            – Et encore, je vous l’ai fait au ralenti pour que vous puissiez apprécier la démonstration à sa juste valeur, continue gaiement Clémence. Non, en réalité je voulais vous parler du déplacement d’objet. Prenez mon bras, Tantoo, lui dit Clémence avec gentillesse, ce que fait le japonais avec réticence car il n’a pas apprécié d’être l’objet de moquerie de son maître.

            Une fois son apprenti accroché, Clémence rassemble les particules positives et négative que son rire et son lâcher de stress ont laissés autour d’elle et recommence la démonstration mais beaucoup plus rapidement cette fois-ci.

            Au moment où Clémence réapparaît devant le petit groupe, Tantoo accroché à son bras, elle voit les yeux de ses élèves s’agrandirent de stupéfaction. Satisfaite de l’effet qu’elle a obtenu, elle se tourne vers Tantoo pour le remercier de sa collaboration et c’est à cet instant qu’elle voit ce qui a réellement stupéfait ses apprentis. Robert, Billy, Jeanne et Shark se sont matérialisés en même temps que Clémence et Tantoo et se regardent les uns les autres, encore perturbés par ce qu’ils viennent de subir et étonnés de se retrouver après ça précisément aux côté de Clémence.

Ghost Munster. Chapitre onze (part 2)

Ghost Munster. Chapitre onze (part 2)

Ghost Munster. Chapitre onze (part 2)

Ghost Munster.

Chapitre onze (part 2)

Illustration chapitre 11 de Ghost Munster. Par Mary Blue Melville

 

– C’est toi qui m’as appelé, n’est-ce pas ? fait-elle en s’approchant du berceau.

Le rire se fait plus fort.

– C’est toi. Forcément, c’est toi, sourit Jeanne à l’enfant.

– M’étonne pas, il empeste le gluon cet avorton, lâche Charlie avec une moue désabusée en regardant les âmes errantes tourner avec envie autour d’eux et du nourrisson. En même temps, pour un p’tit d’être incarné, c’est le contraire qui serait inquiétant…

– Le gluon ? font dans un bel ensemble Billy et Shark en se tournant vers Charlie.

– Ben ouais, le truc qui rend irrésistible les lardons… enfin, je veux dire les bambins !

– Quoi ?! C’est pas la peau douce et l’odeur d’amande qui les rend irrésistible ? s’exclame Billy désappointé.

– Ouais, j’aurai dit un truc dans le genre, moi aussi, fait Shark étonné.

– Hé non, mes petits chéris, fait Charlie plein d’ironie, ce qui rend gaga tous les adultes, c’est le gluon ! Le machin subatomique qui colle de force les quarks entre eux, les vôtres et les siens, quoi ! Ah, ça n’a pas beaucoup écouté ses cours de physique nucléaire, hein les petits gars ?! fait Charlie avec un clin d’œil moqueur vers les deux jeunes spectres abasourdis.

– Physique nucléaire ?!! J’ai même pas fini le primaire ! fait Shark agacé par les airs supérieurs de Charlie. Qui colle de force les quoi ?

– Les quarks, ignare projection d’esprit ! continue Charlie savourant la provocation.

-Non mais il est maboule, lui ! C’est qui ce cauchemar de la fièvre du samedi soir, là ? fait Shark dégoûté en montrant Charlie à Billy.

– Mais c’est vrai que vous ne vous connaissez pas tous les deux ! s’éclaire Charlie, trop heureux de pouvoir humilier à son tour l’affreux canidé. Je te présente Charlie ou Turlututu le chienchinou infernal ! s’esclaffe Billy ce qui fait pester grossièrement Charlie. Charlie, c’est…

– Un opportuniste doublé d’un fauteur de trouble irresponsable ! crache Robert en coupant Billy et en fusillant Charlie.

Le guide regarde Charlie et les apprentis ghosts et réfléchit intensément à une solution pour faire repartir tout ce petit monde dans le grenier du manoir des MacDonell où Clémence était en train de les emmener. Seulement, le chien lui pose un sérieux problème. Il n’est pas question qu’il l’emmène au grenier avec Clémence qui doit être folle de rage de les avoir, une fois de plus, perdu de vue.

– J’aimerai bien que tu repartes là d’où tu viens, l’cabot savant ! Parce qu’on est surveillés de près et que tu n’es pas non plus en odeur de sainteté à la Maison Mère, si tu vois de quoi je veux parler, s’énerve Robert de plus en plus tendu par la situation.

– Pffu ! J’aimerai bien, Robert, le maître ! Mais c’est pô possible ! lui jette Charlie effrontément.

– Et pourquoi ça ?! demande Robert soupçonneux.

– Regarde autour de toi, grand maître ! T’as pas vu où on avait atterri ?! T’es pas bien observateur… raille Charlie qui n’est pas tout à fait à l’aise quand même.

Robert regarde autour de lui les sourcils froncés d’inquiétude. Et, abruptement, ça lui revient. Une salle blanche, un lit à barreaux, et des entités errantes beaucoup trop nombreuses pour une simple chambre d’habitation.

– Et merde ! laisse échapper Robert qui vient de comprendre.

– Je ne te le fais pas dire, mon cher !

– De quoi ? font Jeanne et Billy inquiets de voir Charlie aussi nerveux.

– Comment ça merde ! s’exclame Shark qui n’aime pas lire la peur sur le visage de son guide. Parce qu’après tout, même si il s’en méfie, il est quand même plus au courant que lui sur les dangers potentiels de cette réalité spectrale.

– Il faut sortir d’ici tout de suite ! ordonne Robert en s’élançant vers les couloirs de l’hôpital qu’il a enfin identifié.

– Certainement pas ! s’offusque Jeanne.

– Comment ça ?! Il va falloir apprendre à obéir jeune apprentie ! s’impatiente Robert.

– Je t’assure qu’il ne faut pas rester ici, princesse ! insiste Charlie. Les hôpitaux, c’est pas bon pour vous. Il y a trop de sales trucs qui trainent ici.

– Qu’est-ce que tu racontes ?! se moque Billy amusé. On peut plus être malade, on n’a plus de corps. Tu n’vas pas me faire croire que les bactéries ont des âmes qui peuvent nous contaminer ?! J’te croirais pas !

– Mais non, jeune imbécile, rétorque Charlie agacé. Je ne te parle pas de bactéries mais d’autres choses qui ne sont pas moins infectieuses…

– De toute façon, je ne partirais pas avant d’être sûre et certaine que ces choses, ces… âmes errantes ne s’attaqueront pas à l’enfant d’Ailein ! fait Jeanne en montrant du doigt les ectoplasmes qui s’étaient rapprochés timidement du couffin mais qui s’écartent à nouveau avec des expressions qui en disent long sur la peur que Jeanne leur inspire.

– Tu les vois ?! s’exclame Robert abasourdi.

– Et tu peux les nommer sans qu’ils s’agrippent à toi comme des berniques à leur rocher ?? Et comment tu connais leur nom ?! Charlie est partagé entre l’effarement et l’admiration grandissante qu’il a pour cette jeune revenante vraiment surprenante.

– Bien sûr, que je les vois ! Ce sont des spectres, comme nous, non ?!

– Pas tout à fait, non, fait Robert songeur. Ils appartiennent à une catégorie d’ectoplasmes qui n’évoluent que sur un plan inférieur. Ils n’ont d’autre but que de coloniser des corps vivants que les âmes par désespoir, faiblesse ou trop d’aspiration d’élévation n’occupent pas entièrement. Et normalement, un apprenti qui n’a pas été initié n’a pas la capacité de les voir, même s’il peut les sentir, car ils n’évoluent pas sur le même plan que lui. Ce qui est heureux car ces spectres sont très friands des jeunes auras. Elles s’en repaissent jusqu’à en faire l’un des leur dès que l’un d’eux a le malheur de leur apparaître et de les attirer sur lui. Et les nommer les attirent inévitablement, surtout ici. Sauf… sauf pour toi, ghost Brie…

– Euh… c’est-à-dire que moi aussi je les vois, fait Billy hésitant. C’n’est pas normal ? Elles n’sont peut-être pas comme d’habitude ces âmes errantes ?… Si ?

Billy a à peine fini sa phrase que toutes les âmes errantes de la pièce se retournent vers lui.

– Tss, tss, tss, fait Charlie en secouant la gueule. En tout cas toi, tu ne peux pas les nommer sans avoir de très gros problèmes… Ouh là ! Vraiment énormes les problèmes !

En effet, tout à coup, en plus de celles qui se trouvaient déjà dans la chambre, d’autres âmes errantes arrivent de partout à la fois. Affamées, excitées comme si on avait sonné la cloche de la cantine. Sortant des murs, du sol, du plafond, elles râlent et s’agglutinent autour du petit groupe. Tout en restant à distance de Jeanne dont les yeux recommencent à fabriquer ce bleu si intense, elles s’avancent vers Billy qui ne sait plus par où s’enfuir. Charlie qui ne peut pas plus s’enfuir que les autres, ce qui le décide certainement, se met en position d’attaque. Il s’ébroue faisant ainsi miroiter l’air autour de lui puis dans un embrasement digne des meilleurs effets spéciaux hollywoodien, il se transforme en un énorme Cerbère à trois têtes, bavant et grondant ce qui impressionne grandement les trois jeunes apprentis.

– Ce n’est pas vraiment le moment de faire de l’esbroufe, Tur ! râle Robert qui agite ses mains et fait apparaître une boule d’énergie. Mettez-vous autour de moi ! ordonne-t-il.

Chacun se rapprochent de Robert qui fait grandir sa boule à force de psalmodies et de concentration. Bientôt, tous se retrouvent à l’abri de la sphère d’énergie.

– Je ne sais pas combien de temps je vais pouvoir tenir. Ils sont vraiment très nombreux et absorbent d’autant plus mon énergie ! lâche anxieusement Robert. J’espère que ça fera venir de l’aide, dit Robert en pensant à Clémence mais surtout pas à Pierrette.

– Te bile pas vieux, fait une des têtes de Charlie. J’ai l’impression qu’ils se sont décidés à se faire un autre beefsteak !

– NOOOOON ! hurle Jeanne en se précipitant vers le berceau qui disparaît sous l’amas des ectoplasmes.

Elle se jette sur l’enfant et brise la sphère que Robert arrivait tout juste à maintenir. L’enfant est hébété et sa petite âme commence à sortir de son corps frêle. Jeanne, épuisée par le sauvetage d’Ailein, n’a plus l’énergie suffisante et le bleu qui coule de ses yeux arrive à peine à faire s’écarter du berceau les spectres avides.

Billy sent monter en lui l’affolement et regarde abasourdi l’amas grimaçant et affamé de spectre grandir autour de Jeanne. Mais bientôt enhardies par leur succès, les âmes errantes se retournent aussi vers lui. Elles s’approchent avec un sourire torve sur leurs visages gris et allongés de désespérés. Puis de leur mains avides, elles l’agrippent, approchent leur bouches en forme de mini typhons percés d’un trou noir qui semble sans fond et commencent à lui sucer l’aura. La douleur est atroce. Il sent son énergie partir, ôtée de force de chacune de ses particules, sucée avidement. Il n’a plus soudain de notion de ce qui se passe autour de lui et il est pris dans un tourbillon d’affreuses sensations de terreur et de dissolution. Il entend encore vaguement un amalgame de sons dont certainement sa propre voix qui hurle sa douleur et d’autres qui viennent probablement des quatre autres. Ce qui signifie que personne n’échappe à la curie. La détresse de Billy est immense et il voudrait bien que Pierrette leur tombe dessus comme dans la cuisine. Même s’il doit être banni pour l’éternité mais que Jeanne soit sauve par pitié ! supplie-t-il dans un cri désespéré.

Alors comme encouragées par l’appel de Billy, les âmes errantes se pressent plus fort et enfoncent leurs griffes spectrales dans l’aura tendre de Billy. Billy sentant son énergie se dissoudre de plus en plus vite, n’a plus la force de rien d’autre que de dire adieu à son double, le petit Billy assis au milieu des chats de la vieille Kathy et des odeurs d’urine. Il lui demande pardon, une dernière fois.

Mais, au moment où il est prêt à abandonner tout espoir, il sent une vibration. Un bourdonnement énorme qui couvre tout. Et abruptement la vitre de la chambre éclate et un nuage noir envahit la pièce. Billy ouvre des yeux éberlués devant cette formidable armada d’insecte.

Des mouches ! constate-il ahuri. Encore des mouches ! Les mêmes que pour la folle !

Effectivement ce sont des grosses mouches noires accompagnées de toutes sortes d’autres mouches. Des mouches bleues, des moucherons, des mouches de pierre. Des milliards de mouches qui se jettent sur les âmes errantes comme si c’étaient des excréments particulièrement juteux. Elles les recouvrent toutes entièrement et s’envolent avec elles au son de leur vrombissement les emmenant dans un endroit connu d’elles seules. On entend alors les hurlements de terreur d’Ailein qui voit défiler devant ses yeux exorbités des centaines de formes noires vaguement humanoïdes et bourdonnantes qui n’étaient pas sensées se trouver dans sa chambre.

– Mortes couilles ! s’écrie Charlie, bluffé et usant de cette vieille expression qu’il affectionnait tant mais qu’il avait banni pour cause de trop grande concordance avec son état de spectre stérile. Ça, c’était du sauvetage de la mort qui tue ! s’extasie-t-il.

– TZzzzz… TZzzzz… TZzzzz… fait le nourrisson dans une surprenante et parfaite imitation du vol de la mouche puis éclate de son rire si irrésistible.

Chacun, étonné de cette manifestation de joie incongrue, se penche au dessus du bébé qui sourit aux anges pas tout à fait blancs, ni complètement ailés mais qu’il trouve parfaitement à son goût.

– Mon bébé ! Mon chéri ! Oh, mon Dieu, merci, tu n’as rien ! Par tous les esprits, je vais devenir folle si ça continue !

Ailein, traversant sans ménagement les fantômes ébaubis devant le bébé, s’est précipité vers son enfant qu’elle arrache littéralement au berceau pour l’étouffer de ses baisers et de ses caresses. Elle rit avec l’enfant autant qu’elle sanglote, ne sachant plus si du soulagement ou de l’effroi, elle ressent les effets.

– Quel cauchemar ! Oh, mon Dieu ! Merci ! Quel cauchemar ! Oh, mon Dieu ! Merci ! Quel cauchemar ! Oh, mon Dieu ! Merci ! répète-elle inlassablement.

Les cinq esprits se regardent gênés. Puis reportent à nouveau leurs regards sur l’enfant et sa mère. Le nourrisson agite la main comme pour les saluer.

Soudain, ils se sentent repartir comme si l’élastique qui les avait accrochés avait cédé.

Ghost Munster. Chapitre onze (part 1)

Ghost Munster. Chapitre onze (part 1)

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Chapitre onze (part 1)

Appel à l’aide inopportun

Illustration chapitre 11 de Ghost Munster. Par Mary Blue Melville

Clémence, Clémence, Clémence… Robert ne comprenait pas ce qui lui arrivait avec elle. Son cœur qu’il n’avait pas, se rappelait à lui en pulsations invraisemblables quand il était à ses côtés. Une chose improbable qui n’avait aucun sens dans cette dimension de l’univers. La concurrence, la méfiance, le calcul, oui, toutes ces choses avaient cours entre les âmes bleues mais cette chose, ce sentiment qu’il pensait purement mortel, uniquement lié aux vivants… Tout dans la Maison mère poussait les esprits à ne plus ressentir pareil émotion. « Handicap Mortel » était l’expression dévolue pour le nommer en secret. Ça voulait bien dire ce que ça voulait dire. Alors pourquoi lui ? Et pourquoi Clémence ?

Parce qu’elle l’avait fait rêver, peut-être, avec ses plans de libération, de réincarnation se rappelle-t-il avec émerveillement. C’était elle qui avait repéré ces deux mortels en errance. Elle qui était venu à lui pour lui exposer les grandes lignes de ce qu’elle avait longuement mûri. Elle qui l’avait convaincu de s’allier à elle dans cette entreprise dangereuse mais, ô combien, séduisante. Elle qui avait su manœuvrer auprès de Pierrette pour la convaincre de les intégrer malgré ou plutôt grâce aux particularités de ces deux adolescents en passe de se désincarner. Elle qui avait suggérer de mettre de leur côté un élément nouveau qui créerait la surprise et ferait enfin pencher la balance du côté de Pierrette mais surtout du côté des âmes bleues. Elle, enfin, qui avait allégé son cœur douloureux d’être depuis si longtemps au service des Deux Uniques sans aucune autre perspective et ce pour l’éternité…

Robert ne veut pas se l’avouer mais bien malgré lui, son admiration pour Clémence lui rempli de plus en plus l’âme et le grand esprit à la peau aussi sombre que celle de Clémence est claire, se ressaisit à la pensée de tout ce que Clémence avait envisagé de faire… avec lui…

Alors que Robert rêve enfin de liberté ce qu’il n’avait plus osé faire depuis au moins douze éternités, les trois jeunes apprentis communiquent en silence. Et via leur porte pensée personnel qui s’amuse de plus en plus de tout cet agréable changement dans la morne répétition de son éternité, les trois esprits adolescents essaient de réunir les informations qu’ils ont récoltées par leurs observations.

Seul Shark ne sait pas que les deux autres bénéficient d’un messager qui leur facilite la communication. Cependant il fait montre d’une telle ingéniosité dans sa façon silencieuse de communiquer qu’il force l’admiration de Billy et renforce la détermination de Jeanne à l’inclure dans le groupe. Il faut dire que, vivant, Shark avait dû user de beaucoup de ces artifices pour maintenir le plus longtemps possible sa vie et celle de ses amis face à la milice. Et c’est d’ailleurs grâce à ça qu’il a gardé son sens pointu de l’observation qui épate les deux autres.

Quant à Charlie qui, lui, en sait bien d’avantage encore mais dont l’esprit cabotin se réjouit de toute cette effervescence forte innocente à ses yeux, joue, par pur jouissance de sa supériorité, à semer le doute. Et il ne donne qu’avec parcimonie et beaucoup d’ironie de nouveaux éléments susceptibles de les dérouter encore plus.

Décidément, il commence vraiment à les aimer ces trois-là. Même cet avorton caribéen car, comme il peut le constater directement dans l’esprit de Jeanne, il n’a pas la préférence sentimentale de sa princesse mais seulement son intérêt stratégique, ce qui le contente pleinement. Bien sûr, il ne peut pas rivaliser avec les sentiments que nourrit Jeanne à l’encontre de Billy. Mais il se dit qu’avec un peu d’habileté, il saura se mettre au premier rang dans le cœur de la jeune fille. Et le chien, discrètement, se plait à imaginer des situations qui les amèneraient tous les deux à partager des moments de félicité. D’ailleurs il ne s’en rend pas compte mais il commence à ronronner de plaisir.

M’enfin, pense Billy, qu’est-ce que c’est que ce bruit de moteur ?! On dirait… C’est dingue, on croirait le ronronnement d’un chat ! D’un chat énorme !

Et Billy inquiet, regarde prudemment autour de lui. Puis, une pensée effrayante le traverse et sondant son esprit, il cherche effaré la présence d’une entité indésirable se disant que si Charlie est capable de s’introduire dans son esprit sans qu’il s’en aperçoive, d’autres bestioles tout aussi « spirituelles » peuvent certainement en faire autant !

Nom d’un chien ! Il n’en est pas question ! se rebiffe Billy et instantanément, sans qu’il n’en ai jamais entendu parlé auparavant, un dharma, une loi de vérité, se forme dans son esprit que naturellement il commence à psalmodier silencieusement… Que toute entité cachée se voit dévoilée… Que toute entité cachée se voit dévoilée… Que…

– Arrête ! Espèce d’idiot ! siffle Charlie. C’est pas le moment de se faire repérer ! s’affole ce dernier dont les contours commencent à réapparaître devant les trois adolescents.

– Quoi ?! Ah ben merde alors ! s’exclame benoitement Billy.

Ce dernier sourit car il voit avec satisfaction les traits inquiets du chien avant qu’il ne disparaisse à nouveau. Et avec un étrange contentement, il perçoit de nouvelles possibilités de reprendre la main sur des événements qui jusqu’ici lui échappaient totalement. Et il compte bien réfléchir sérieusement à les développer.

Mais qu’est-ce que fait Charlie ?! s’énerve Jeanne de son côté. Ils avaient bien assez de choses à gérer comme ça ! Pas la peine d’en rajouter !

Robert qui, à l’exclamation de Billy a relevé la tête, lève la main pour la poser sur l’épaule de Jeanne et la forcer à s’écarter. Car il lui a semblé voir l’esquisse d’une longue mèche bleue.

Jeanne, tout à coup, se sent comme tirée par le bout de l’aura. Et soudain sans que rien ne vienne annoncer le changement, ils se retrouvent tous les cinq dans la chambre d’hôpital où Ailein et son bébé ont atterri.

– M’enfin ! s’étonne ébaubis Billy.

– Ben merde alors ! s’exclame Shark joyeusement.

– Oh, la, la, soupire Charlie qui est réapparu.

– Mais qu’est-ce qui se passe encore ?! s’énerve Robert. Et qu’est-ce que tu fais ici, Tur ?!

– Oh non ! s’écrie Jeanne qui a compris tout de suite ce qui se passait.

Et il était grand temps d’ailleurs que quelqu’un intervienne.

Jeanne s’avance précipitamment et pose les mains sur la forme évanescente qui est presque entièrement sortie du corps pâle d’Ailein. Aussitôt, la brume bleue s’écoule des yeux de Jeanne et entoure les deux jeunes femmes et l’ectoplasme. Jeanne d’une voix basse et profonde parle à cette forme qui essaie de s’extirper, autant qu’à Ailein qui ouvre abruptement les yeux.

– N’abandonne pas, Ailein. Ne lâche pas la vie comme ça. Même si ton corps est lourd. Même s’il est douloureux, ne laisse pas la glace du découragement envahir ton cœur, non plus que le désespoir faire céder ton esprit.

La forme a arrêté ses mouvements d’extraction et semble hésiter.

– Bien sûr, les événements récents surgis autour de toi, le jour même de ton mariage sont absolument effrayants. L’abattement qui t’accable est tout à fait logique et évident. Tu as certainement donné beaucoup de ta vie en l’insufflant à ton enfant. Mais, Ailein, rien n’est plus facile pour toi d’en retrouver, de faire le plein à nouveau d’énergie. L’enfant t’appelle à grands cris car il n’a qu’une envie. Celle de se blottir dans tes bras pour partager la force qui grandit en lui. Accepte de te retrouver, Ailein. Accepte le don qui t’est donné de pouvoir sentir plus fort, plus profondément la vie que ton âme, sans combat, fuit. Réapproprie toi ce corps que tu voulais quitter et ne laisse pas la possibilité à d’autres de te le voler !

Cette dernière phrase, Jeanne l’a presque crié. On sent dans ses paroles une telle autorité que les entités errantes et avides qui s’étaient agglutinés discrètement autour du corps quasiment délaissé d’Ailein, s’éloignent précipitamment. Ce qui laisse passablement perplexes, Robert et Charlie qui s’entreregardent discrètement.

Le bleu qui coule de Jeanne s’intensifie et pulse comme un cœur qui bat. Une douceur infinie émane du trio et bientôt l’âme d’Ailein, attirée par la sérénité qui s’exhale du corps de la jeune femme, capitule. Elle reprend sa place sans plus d’hésitation. Le corps de la jeune parturiente se détend complètement puis se soulève légèrement et enfin soupire profondément.

Tout dans la pièce semble immobile. Comme si chacun retenait son souffle. Comme si chacun se méfiait de cette sérénité si facilement retrouvée.

Tout à coup, un rire de grelot monte du couffin. Un rire de joie pure. Tous se retournent vers cette vie qui s’exprime avec une telle force que chaque esprit présent dans la pièce se sent attiré vers lui comme par un aimant. A cet instant, Jeanne comprend ce qui l’a attiré si fort ici.

Ghost Munster. Chapitre dix (part 3)

Ghost Munster. Chapitre dix (part 3)

Ghost Munster. Chapitre dix (part 3)

Ghost Munster.

Chapitre dix (part 3)

 

illustration du chapitre dix de Ghost Munster. Par Mary Blue Melville

Cependant que Robert est occupé à surveiller Billy dont les épaules tressautent, il ne voit pas la tête de Jeanne qui se tourne d’un coup vers le vide quand Charlie tente une approche tout à fait délicate de communication par la pensée.

– Dis-moi, Princesse… Qu’est-ce qu’il a de plus que moi ce séducteur des îles ?!

– Mais enfin qu’est-ce que c’est ?! siffle-t-elle soudain tendue et méfiante.

Jeanne, crispée, sent monter en elle une peur sourde et familière et aussitôt, comme un réflexe, la colère qui a toujours été sa meilleure amie pour ne pas sombrer dans la panique, déferle dans son esprit recouvrant tout de rouge carmin. Soupçonneuse, elle lance un regard noir à Shark qui ouvrait la bouche ce qui l’arrête aussitôt. Devant la mine contrite du bel adolescent, Charlie éclate d’un rire canin tout à fait satisfait.

– Charlie ? s’étonne Jeanne qui vient de le reconnaître. Mais où es-tu ?

– Dans un lieu merveilleux et unique… s’extasie Charlie impressionné par la force mentale de la jeune fille.

– C’est-à-dire ?! murmure sèchement Jeanne crispée qui n’aime pas du tout cette voix qui lui susurre au creux de l’oreille.

– Tu n’as pas besoin de me répondre tout haut car je suis dans ton esprit, belle enfant, souffle Charlie tout miel en se ratatinant devant l’ange noir de la colère qui a maintenant pleinement déployé ses ailes dans les pensées de Jeanne.

– Dans ma tête ?! s’exclame Jeanne scandalisée en se tournant vers Billy qui lui sourit bêtement en hochant la tête.

Jeanne lui lance à son tour un regard si noir qu’il fait aussitôt fondre le sourire de Billy. Face à la force implacable de ce regard, les paroles du cabot lui reviennent et tout à coup, il ressent une vague de compassion pour la position délicate du pauvre Charlie.

Merde, alors ! C’est pas moi qui m’y risquerai, pense-t-il, mal à l’aise avec un coup d’œil oblique vers Jeanne. Mis à part Pierrette, Billy ne connaissait personne qui lui donnait cette sensation d’être absolument minuscule.

– Chuuuut ! Méfie-toi, Jeanne De Venoge, tu n’es pas en sécurité, la prévient Charlie.

– Qu’est-ce qui se passe encore ? demande Robert abruptement.

– Munster se paie ma tête ! répond Jeanne, rebondissant aussi vite.

– Bien rattrapé, ma belle ! s’exclame Charlie, ravi en voyant la tête déconfite de Billy et l’agacement de Robert face à ces enfantillages. Je sens qu’on va faire une équipe fantastique tous les deux, s’égaie Charlie.

– Tous les trois, lui renvoie du tac au tac Jeanne par la pensée et, jetant un regard aiguisé à Shark rajoute avec autorité, et même tous les quatre !

– Quelle femme ! Quel esprit supérieur ! s’écrie Charlie plein de ferveur et d’admiration dans l’esprit de Jeanne.

Du moins c’est ce qu’il essaie de faire croire mais lui non plus ne peut pas se dérober. Jeanne perçoit parfaitement les sentiments jaloux qu’il essaie de lui cacher.

Pendant que Charlie donne en toute discrétion, affection débordante et informations pratiques à Jeanne, Robert chemine derrière les deux jeunes ghosts qu’il appréhende autant qu’il les espère à la hauteur de ses projets, de leurs projets. Il est absorbé par des pensées confuses et violemment contradictoires. Cette espèce d’enfoiré de Prospère n’aura pas volé ses prochaines désillusions car s’il ne lui a rien répondu c’est parce qu’il savait Brie à l’écoute attentive de ce qu’il lui disait. Depuis que secrètement car cela lui était formellement interdit, il avait assisté à l’excision de mémoire violente et impressionnante de la jeune revenante, il n’avait plus besoin de la voir pour la sentir dans les parages. Et sa transparence ne l’avait caché qu’aux yeux de Prospère. Bien sûr, avec ce qu’elle avait entendu, le risque était grand qu’elle se méfie de lui au-delà de ce qu’il avait besoin pour la maintenir en alerte constante.

Il comprenait bien qu’il n’avait pas besoin de pousser beaucoup la jeune fille vers la méfiance. Ce dont il avait été témoin sur les écrans de la salle d’excision lui avait fait froid dans le dos. Cette fille avait vécu des choses monstrueuses. Il ne se rappelait plus combien les êtres incarnés pouvaient être cruels et combien ils étaient prompts à martyriser cette chair si sacrée.  Pourtant elle avait été si rapide à se pardonner et à pardonner à son bourreau. Il en avait été très impressionné. D’ailleurs l’excision n’avait été que partielle. A ce qu’il lui semblait. Car la volonté de l’adolescente à garder en mémoire certains souvenirs très secrets au point que même le souffle n’avait pas pu les lui projeter avait été très, très forte. Pendant un court moment, juste avant la fin, les écrans étaient restés brouillés. Très étrange. Très, très étrange. Il se demandait d’ailleurs si ce n’était pas ça qui faisait la force du bleu de ses yeux et de son pouvoir. Elle était indubitablement très dangereuse pour la Maison Mère. Cependant, peut-être pour cette même raison, il avait une confiance aveugle dans les capacités de cet esprit rebelle, puissant et absolument inattendu.

Brie apportait depuis le début les preuves d’un énorme potentiel. Il avait été depuis qu’il l’avait ramené à travers la brume, sans cesse surpris et impressionné. Il avait donné le change bien sûr et n’en avait pas montré la moindre chose, même à Clémence, car lui, se méfiait de tout et de tous. Ce qu’ils avaient en tête avec Clémence était sans nul doute extrêmement dangereux et il lui fallait toute la maîtrise de son aura pour ne pas flancher et tout balancer. Il se sentait tellement nerveux qu’il avait carrément perdu les pédales en voyant ce qui se passait dans la cuisine avec Brie et Munster. Il avait regretté sa petite excursion en dehors du château alors qu’il aurait dû se trouver auprès des deux apprentis. Mais il avait besoin de vérifier une chose importante avant que Clémence leur donne la leçon de manipulation subatomique. Cela aurait pu lui coûter très cher et il avait failli laisser échapper des informations très compromettantes en paniquant.

Nom d’un trou noir ! Et cet abruti de Turlututu qui n’a rien trouvé de mieux que de se faire remarquer ! Il lui avait pourtant demandé de les surveiller discrètement et de les aider, pas de participer à la pagaille ! Enfin, fallait pas s’étonner avec ce vulgaire cabot qu’on joue la grande scène du deux. Robert aurait donné cher pour savoir où s’était éclipser cet abruti de spectre canin ! Il n’avait malheureusement pas le pouvoir de l’obliger à revenir, ni de le trouver si ce sale ectoplasme de troisième cercle voulait se volatiliser.

Bordel de gluons de quarks ! Robert ne savait plus s’il devait être furieux ou terrifié. Ils devaient pourtant être absolument et excessivement prudents car le peu dont il avait été témoin avec Brie et Munster, laissait à penser qu’avec ces deux là, ils manipulaient des grenades dégoupillées. Pour Brie, par exemple, il sentait confusément qu’elle avait un pouvoir que nul esprit n’avait manifesté jusqu’ici qui s’exprimait continuellement dans ce regard bleu qu’il n’avait pu qu’atténuer au prix d’une dépense d’énergie qu’il l’avait épuisé pendant la traversée de la brume. Ce qui le mettait très mal à l’aise car c’était l’indice d’une nouvelle forme de manifestation aurique qu’ils auraient bien du mal à maîtriser.

De même que ce Munster qui n’avait pas hésité à s’interposer entre Brie et cette folle furieuse de Janet MacDonell dont le comportement le laissait encore extrêmement inquiet. Pas d’âme à recycler ! Les accusations de Pierrette à son sujet étaient absolument terrifiantes. Comment une telle chose était-elle possible ! De plus, ce jeune Munster semblait contrôler les mouches ce qui en soit était déjà exceptionnel quand on savait à quel point ces étranges bestioles pouvaient se manifestaient sur une multitude de dimensions et de plan énergétiques. Il fallait un sacré pouvoir d’attraction pour les manipuler ! Mais ce jeune esprit contrôlait aussi autre chose que Robert n’avait pas réussi à déterminer et qui avait mis tous les vivants dans un état d’épouvante et de faiblesse tout à fait surprenant. Sa méfiance d’ailleurs à l’égard du jeune ghost allait grandissant. Il voyait Munster comme un monumental sac à problèmes. Il semblait même incroyable que tout ceci puisse échapper à la vigilance de Pierrette. Peut-être même à celui du Vieux. Leur soif de victoire devait certainement les aveugler…

Et ça, plus que tout, lui donnait le tournis pris qu’il était entre l’espoir de la réussite de leurs plans qu’il n’envisageait pas sans appréhension et l’étendue épouvantable des variables incontrôlables qui l’effrayaient encore plus.

Robert était en train de se rendre compte que ces nouveaux pions qu’ils avaient mis, lui et Clémence, sur le Grand Échiquier au seul prétexte d’une victoire assurée pour Pierrette et d’un espoir secret d’une libération de toutes les âmes bleues, allaient sûrement leur donner beaucoup, beaucoup de fil à retordre. Car Robert, tout puissant qu’il était, n’en menait pas large devant ces deux esprits fraîchement désincarnés et hautement perturbateurs qui, depuis leur arrivée, faisaient trembler toute la matière noire de la Maison Mère.

Deux bombes nucléaires ambulantes.

Deux candidats au suicide un peu particulier qui avaient eu des raisons très spéciales pour ne plus vouloir faire entrer l’oxygène dans leurs poumons. Clémence avait compris dès qu’elle avait perçu leur décision d’en finir qui était survenue à peu de chose près au même moment qu’une énergie puissante et ténébreuse les poussait à renoncer à cet état si merveilleux de l’incarnation. La primeur allant à Brie qui faisait montre d’une très grande capacité de décision et de rébellion. Une capacité qui les avait déjà tous menés au bord de l’implosion. Pourtant Clémence semblait confiante. Malgré tout, elle semblait tirer de tout cela une grande satisfaction. Il lui apparaissait même qu’elle en avait acquis plus d’assurance, plus de force. Il l’avait senti pendant leur petit duel de volonté avec Prospère. Il regrettait aussi de s’être emporté, de l’avoir défiée. Il les avait mis en porte à faux tous les deux par rapport au groupe d’apprentis. Et pourtant, pourtant elle avançait après tous ces couacs avec une assurance qui la renforçait. Il sentait son aura le réchauffer jusqu’ici. Qu’est-ce que savait Clémence qui la rendait si forte, si attirante ? Qu’est-ce qui pouvait allait si bien à Clémence…

Ghost Munster. Chapitre dix (part 2)

Ghost Munster. Chapitre dix (part 2)

Ghost Munster. Chapitre dix (part 2)

Ghost Munster.

Chapitre dix (part 2)

illustration du chapitre dix de Ghost Munster. Par Mary Blue Melville

 – Tu vois Munster, je crois que le plus difficile n’est pas de faire bouger les verres et les lettres pour se manifester auprès des vivants, dit Shark, plein de ferveur à l’évocation de ce qu’il a compris. Mais plutôt de ne pas créer de cataclysme à chaque fois qu’on essaie de se manifester !

– Tu crois ?!

– Ben, t’as bien senti ce qui se passe à chaque fois que nos maîtres se mesurent l’aura !…

– Ouais, c’est sûr ça fait peur toute cette puissance mais c’est justement parce que se sont des maîtres qu’ils peuvent en dégager autant, non ?!

– Non, non, je crois que nous avons tous la même. Après que vous soyez partis, toi et Brie, Prospère et sa clique sont apparus au milieu du hall. Ils ne devaient pas arrivés là mais apparemment ils ont été détournés par j’n’sais pas quoi. Et il a été carrément halluciné que nous soyons sans maîtres. Tu as bien entendu ce qu’il a sorti à Clémence comme quoi en nous laissant seuls, ils nous avaient tous mis en danger ?

– Oui, mais c’est parce que c’est interdit et que Pierrette pouvait leur tomber dessus, fait Billy dubitatif.

– Si ça n’avait été que ça, le Prospère n’en aurait rien eu à faire, tu penses ! Ça l’aurait même certainement réjoui de savoir que Clémence pouvait se prendre un savon par Pierrette et ils nous auraient abandonnés sans aucun scrupule ! Je peux t’assurer qu’il n’avait pas envie de rester avec nous. Et ses crétins d’élèves si tu les avais entendu ! On se serait cru devant le mur des lamentations ! Ils nous ont carrément compressés dans une bulle bizarre dans le coin du hall où de toute façon on s’était coincés tout seul parce que personne n’avait envie de se faire traverser par les… tu vois ce que je veux dire, finit Shark le regard soudain assombri et en mal de nommer ce qu’il n’est plus, c’est-à-dire vivant. Mais en même temps, avec cette bulle de chais pas quoi, ils nous ont ramené instantanément dans la cuisine ! Comme ça ! On n’a rien senti ! On était là et puis directement après on était ailleurs ! Un truc de malade !

            Shark que la conversation passionne, s’agite mais Jeanne le calme en lui prenant le bras. Il sursaute au contact de cette main spectrale douce, tiède et pourtant devenue presque translucide, ce qui lui fait venir un millier de question sur les événements récents survenus dans cette fameuse cuisine dévastée et dont il n’a pas été témoin. Cette douceur n’a pas été souvent son quotidien quand il était vivant et maintenant qu’il est entouré de corps éthérés, il est surpris. Agréablement, surpris. Il regarde alors Jeanne intensément et sent que des émotions très vivantes l’envahissent. Cela lui donne une nostalgie d’un temps où son corps était le vecteur de ses désirs et de ses émotions, sentiment qui lui était tout à fait étranger jusqu’ici. Il est troublé et subjugué lui aussi par le regard bleu vert extraordinaire de Jeanne qui reste étonnamment éclatant malgré sa pâleur. Et il lui sourit d’une façon si charmeuse que Billy qui surprend le regard enjôleur du bel et athlétique haïtien, sent une remontée d’acide tout à fait incongrue dans ce corps sans humeurs. Mais Jeanne n’y prête absolument pas attention, à la grande satisfaction de Billy. Elle a plutôt l’air préoccupé et elle fait comprendre à Shark qu’il doit se faire discret. Elle lui indique par un mouvement de ses yeux bleu si captivants la présence de Robert dans leur dos. Et en remuant discrètement les lèvres, elle mime le mot méfiance.

      Shark et Billy, victimes de leurs vieux reflexes, se retiennent in extremis de se retourner complètement vers Robert et se retrouvent à se regarder l’un l’autre, se demandant chacun avec inquiétude ce que leur guide si ténébreux avait bien pu entendre de leurs audacieuses et sûrement dangereuses interrogations.

      Décidément, il ne va pas être facile de communiquer si on a toujours un garde-chiourme dans le dos, se dit Billy.

      Car il aurait bien aimé aussi discuter, avec Jeanne notamment, de certains mystères du genre : qu’est-ce qu’avaient bien pu trafiquer Clémence et Robert quand ils s’étaient lancés à la poursuite de la folle furieuse ? Parce qu’ils avaient particulièrement brillé par leur absence et leur inefficacité à éviter les catastrophes ! Et qu’est-ce qui avait pris à Robert tout à l’heure de les accuser comme ça ? L’avait complètement perdu les pédales, ma parole, le grand afro-spectre ! Et Clémence ? Plus, on la côtoie et plus le mystère du rôle qu’elle joue s’épaissit ! Un vrai sac de nœud cette école de la Hantise ! Et puis quelle école !? On ne nous a rien appris ou presque depuis que je suis arrivé ! s’exclame, choqué, Billy pour lui-même. On parle de plan, de pions, de victoire ! J’ai plus l’impression d’avoir été posé sur un plateau d’échec qu’au milieu d’une classe ! Il est où Turlututu/Charlie ?! Il a profité de l’arrivée des troupes pour s’éclipser l’affreux clébard ! Pffu… N’empêche, j’aimerai bien avoir son avis. Je crois que finalement je m’étais fait à l’idée que ce chien abominable nous accompagne partout. M’est avis qu’il pourrait nous être vachement utile !

–          J’n’te l’fais pas dire, mon coco !

Billy, pour la deuxième fois, fait un bond d’un mètre en entendant la voix de Charlie directement dans son esprit cette fois, ce qui lui vaut un regard étonné des deux autres adolescents et un autre soupçonneux de la part de Robert à côté de qui il vient d’atterrir.

– M’enfin ?!! T’es où encore une fois ? Tu lis dans mes pensées ?! s’étrangle Billy intérieurement, en accentuant lourdement son air effaré devant le tableau d’une scène de chasse particulièrement laide devant lequel ils passent, s’appliquant à détourner les soupçons de Robert qui l’observe d’un œil noir.

– Privilège de ma catégorie d’entité tout à fait subtile, susurre Charlie très amusé dans la tête de ce jeune ghost qui éveille de plus en plus son intérêt.

Et Billy, pas tout à fait enthousiaste à l’idée d’abriter l’esprit de cet affreux toutou, sent que le chien lui fait un clin d’œil malicieux et l’exaspération que ce dernier lui a inspirée à leur rencontre commence à refaire surface. Mais par mesure de prudence et pour ne pas vexé un de ses rares alliés, il réfrène celle-ci et lui retourne un sourire qu’il n’espère pas trop grimaçant. Robert qui n’a pas connaissance de la présence de Charlie prend cette manifestation narquoise pour lui, soupire d’agacement et repousse Billy devant lui.

– C’est quand même très spécial, pense Billy en choisissant soigneusement ses mots. Merde alors !

– J’avoue qu’avec toi, c’est particulièrement facile. Chais pas pourquoi… fait Charlie sincèrement étonné.

– Et avec Jeanne tu saurais faire la même chose ? demande Billy, une idée lui venant tout à coup.

– Oui et encore plus facilement depuis qu’elle m’a enlacé de son fluide, volant mon cœur d’un coup de foudre ! soupire Charlie amoureusement.

– Oui, oui, on sait ! siffle Billy, pas tout à fait calmé face aux élans amoureux du spectre canin envers Jeanne ce qui amuse encore plus ce dernier. Tu pourrais lui transmettre un message ? lui demande-t-il à moitié ronchonnant.

– Bien sûr, quand c’est demandé aussi gentiment, on ne peut pas refuser… Mais son esprit est beaucoup plus complexe que le tien, répond Charlie provocateur. Et, surtout, je ne suis pas sûr qu’elle accepte facilement d’être lue comme un livre ouvert, elle, lâche le chien franchement dubitatif.

– Essaie quand même ! crache Billy, vexé car il n’aime pas beaucoup les fines allusions de Charlie sur son esprit. Parce que se serait carrément pratique de pouvoir communiquer avec elle sans que personne ne le sache… ou presque, hésite Billy qui ne peut complètement se prémunir d’un chouïa de méfiance envers la sincère loyauté de Charlie.

– Mouais… Je vais voir ce que je peux faire… fait Charlie un poil vexé face à cette méfiance que Billy ne peut pas lui cacher.

– Bon, bien… Billy sent bien qu’il n’a pas le choix s’il veut faire du spectre son allié et il ajoute le plus sincèrement possible. Je te demande pardon pour les hésitations mais ce n’est pas facile de savoir à qui on peut faire confiance ici. Tu veux bien lui demander si elle peut se dégager dès que possible pour qu’on puisse faire le point, s’il te plait ?

– Et le grand séducteur caribéen ? T’en fait quoi ? Parce qu’il colle drôlement la princesse ! bougonne Charlie franchement agacé par cette concurrence déloyale.

– T’occupe, je m’en charge ! grince Billy tout aussi irrité.

– Ok, accepte Charlie que cette jalousie partagée rend soudain moins moqueur.

Et sans crier gare, Billy qui n’avait pas senti tout à l’heure la présence de Charlie dans son esprit, s’aperçoit tout à coup qu’il ne la sent plus.

Depuis combien de temps il était dans ma tête cet affreux ?! se demande Billy, libéré et lâchant la bride à sa contrariété. Il va lui falloir être très, très vigilant ! Heureusement qu’il ne sent plus la fatigue parce que ce n’est pas de tout repos l’école de la Hantise !

Et abruptement l’image de sa tombe surgit dans son esprit. Il l’imagine avec inscrit en gros sur la pierre : RESTE EN PAIX. Ah, ah, ah ! Le repos éternel ! Tu parles d’une bonne blague ! Ça lui semble si comique qu’il a bien du mal à ne pas repartir dans un nouveau fou-rire. Mais Robert le surveille étroitement depuis qu’il a fait son bond en arrière et il doit concentrer toute son énergie à ne pas éclater de rire, ce qui, bien sûr, rend la chose d’autant plus difficile.

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